Cahier numéro 4 :

​La "common decency" dans le cinéma de John Ford :

tentative de réhabilitation du "gros con"

       Rien n'y a fait... ni les arbitres du bon goût démocratique, ni la cohorte médiatique des censeurs, ni les indignations sélectives des idéologues de la «communauté internationale», ni les interminables lamentations en forme d'«isme» (anti-racisme, féminisme, écologisme), ni les larmes télévisées des crédules et des idiots utiles chers à Lénine. Donald Trump a été élu. Décidément, la démocratie est bien embarrassante.

Nul doute que l'extrême-droite du capital, pourtant bien servie par l'adversaire malheureuse du président nouvellement élu, saura faire face à une situation inattendue. Les cahiers George Orwell ne retiennent de cet événement (la victoire du candidat aux allures de « héros fordien ») que ses résonances historiques et artistiques à travers la figure et l'œuvre de John Ford.

« Je suis un paysan et je suis fier de l'être » aimait à dire le cinéaste. Cet attachement aux gens ordinaires, aux pionniers sûrs de leur destinée manifeste mais inquiets, aux fermiers-défricheurs, aux soldats anonymes, aux Indiens comanches traqués et assassinés, à une certaine « common decency » en somme est en effet un des fils conducteurs de son cinéma. Sa méfiance à l'égard de l'individualisme, valeur pourtant cardinale de la société américaine, sa subtile défense des solutions collectives, que doivent toujours embrasser ses héros pour gagner leurs combats, en font un auteur marqué par le courant populiste américain où la terre s'oppose radicalement à l'affairisme et aux politiciens qui le servent. Bien sûr l'œuvre cinématographique de Ford n'est pas un manifeste populiste, mais elle est traversée par un profond débat constitutif de l'histoire américaine qui a opposé, et continue d'opposer, le Travail et l'Usure ou encore la spéculation et la production. Cette dichotomie a trouvé très tôt une traduction politique et a été personnifiée au plus haut sommet de l'État par les présidents Jefferson, Jacskon, Van Buren et Lincoln, tous trois opposés à l'économie spéculative. Huey P. Long et William Jennings Bryan, candidats à la présidence des États-Unis prirent le parti de défendre, eux aussi, les forces productives de la nation plutôt que les spéculateurs. L'un en proposant le partage des richesses, l'autre en préconisant l'adoption du bimétallisme contre le racket de la dette opéré par les spéculateurs financiers. Les hommes et les femmes captés par la caméra de John Ford sont des figures orwelliennes auxquelles, de nos jours, les nouvelles élites du capitalisme ont déclaré la guerre selon un processus que nous dévoile l'historien Christopher Lasch. Contrairement au libéral-libertaire, le « gros con » (qualificatif généreusement distribué par ceux qui nient l'existence des vertus populaires) n'appartient pas aux secteurs les plus emblématiques du mensonge spectaculaire du capitalisme contemporain : la publicité, le show-biz, et la très mal nommée « information », c'est la raison pour laquelle l'œuvre de John Ford mérite l'attention et la reconnaissance de tous.

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© C. Boumedjmadjen